Zone de Texte: Zone de Texte:

 

IV

  Ne cherchez pas de consolation au dehors; les réalités visibles existent mais ne sont pas. Vous croyez trouver le remède de votre mal et l'oubli de votre angoisse dans l'entraînement du luxe et des voluptés; vous sentez bien cependant en vous-même que vous avez vidé la liqueur délicieuse et qu'au fond de la coupe, une lie amère vous reste seule à boire. Écoutez la petite voix qui murmure imperceptiblement dans votre cœur. Ne vous montrez pas, cachez-vous; ne vous élevez pas, abaissez-vous; ne cherchez pas le soleil, mais la nuit; car vous êtes toute noire, et le feu glacé de l'astre nocturne est le seul élixir qui puisse vous rendre une vie nouvelle.

  Rentrez en vous-même et voyez l'enchaînement merveilleux des événements de votre existence, l'invisible sagesse de leur succession. Ce qui est aujourd'hui votre moi a parcouru l'immense cycle d'innombrables existences; il a été le feu latent qui se cache dans le caillou silencieux; puis la molécule de terre où une herbe modeste a puisé un peu de sa sève; joyau précieux, il a brillé pendant des semaines de siècles sur la poitrine d'antiques danseuses ou au front d'hiérophantes majestueux; mais la colère des puissances cosmiques a déchaîné sur l'univers où il vivait des cataclysmes d'eau et de feu; précipité à nouveau dans l'océan confus des germes primitifs, il en est ressorti élevé d'un règne dans la hiérarchie physique; cet atome de feu vital s'est revêtu des formes diverses des racines, des herbes, des fleurs et des fruits; travailleur obscur enfoui dans le sein de la terre, cellule brillante des pétales, grain de pollen parfumé, arbre enfin centenaire et vénérable, des millions de fois il a vu le soleil naître et mourir aux points opposés de l'horizon; pendant des âges sans nombre il a reçu les leçons des fées, des dryades et des faunes. Le voici replongé dans la grande mer végétale, d'où le nouveau souffle de l'esprit le fait ressurgir créature spontanée, libre de ses mouvements, à laquelle furent dévolus successivement la masse profonde des eaux, la surface de la terre verdoyante et l'espace azuré des airs. Votre corps, Stella, est un résumé de la création tout entière; immobile, il est un palmier élégant; votre démarche a emprunté aux serpents sacrés, qui se dressaient près des brûle-parfums, la perfidie de leurs ondulations; vos cheveux sont le duvet soyeux et chaud de quelque cygne d'Australie; Vos lèvres sont une rouge corolle humide de rosée; vos ongles sont des coraux polis par la caresse incessante de la grande Thalassa; vos yeux sont des gemmes affinées dans les creusets souterrains des gnomes; votre voix est l'hymne matinal des oiseaux; au fond de votre cœur, enfin, est tapie quelque voluptueuse et cruelle panthère altérée de luxure et de sang.

  Telle est la Stella inférieure, telle est la forme inconsciente qui, jusqu'à ce jour, dispensa sur la foule des germes de crimes et de perversités. Ce petit feu follet ivre de sa liberté et de sa fausse lueur a peuplé sa sphère d'extravagances et de révoltes; il ne sentait pas la main de la grande Harmonie, mesurant ses écarts, et dispensant, selon la norme, les proportions de ses activités; ainsi un feu vivant s'attachait à votre sein, consumant sans relâche les matières viles de votre être et vous faisant peu à peu descendre du royaume joyeux au royaume de la tristesse.

  Ainsi, ce monde, que vos multiples beautés subjuguèrent, a secoué peu à peu les chaînes flexibles que vos séductions lui avaient forgées. Plus bas votre charme impérieux fit se prosterner vos frères à vos pieds, plus consumante brûle dans leur cœur la haine inconsciente qu'ils nourrissent contre vous. L'astre qui a rayonné voit son corps réduit en cendres lorsque l'Être des êtres retire Son souffle de lui,

  Lorsque l'Éternel jeta, dans le sein de la Mère céleste, le petit germe, qui est vous-même et qui fut, depuis le commencement des âges, le spectateur toujours jeune de ses propres transformations, il lui donna dans le vaste univers un petit monde à gouverner, et ce monde, c'est votre nom, chère sœur ignorante, qui Vous fut donné au commencement, qui vous a protégé dans toutes ces chutes, et qui sera votre vêtement de gloire lors de votre future exaltation. Ce petit cosmos où vous êtes reine, vous avez reçu la mission de le garder, de le cultiver et d'en surveiller les productions. C'étaient là vos fils mystiques, sur qui devait se pencher la tendre sollicitude d'une mère, et de qui les séductions de l'antique serpent vous ont fait détourner les yeux.

 

V

  Vous pleurez. chère sœur; vous aurez donc encore une joie, car rien n'existe sans son opposé. Bientôt vous sourirez, bientôt vous aurez abandonné un peu de vous-même. Vous ne verserez jamais autant de larmes que vous en avez fait verser à vos frères; sachez bien que la nature n'aurait pas de prise sur nous, si nous ne lui en donnions pas; nous sommes attaqués à peu près autant que nous avons attaqué auparavant, il y a huit jours ou cent siècles; la justice des choses a des comptables scrupuleux et qui n'omettent pas la plus petite de nos incartades.

  Mais souvenez-vous que partout où il y a une souffrance, le Verbe s'y trouve. Qu'est-ce qu'une souffrance, en effet, sinon une mort, une transformation, une cure, un dépouillement d'individualisme ?

  Pourquoi donc pleurer ? direz-vous. Ah ! chère sœur, pleurez non à cause des douleurs que vous subissez, mais pleurez d'amour repentant et de compassion; perdez-vous, sombrez, précipitez-vous d'une chute éperdue dans les gouffres de l'humilité et de l'holocauste.

  Alors vous goûterez la saveur rafraîchissante et sereine de la paix; les battements des ailes angéliques viendront rafraîchir votre cœur; vous dormirez dans les bras des messagers divins et votre esprit sera conduit vers les montagnes sacrées dont les océans des forces et des essences astrales battent les flancs sans les entamer.

 

VI

  La femme est un cœur; l'homme est une intelligence; l'une est amour, l'autre est science; et laissez-moi ici, chère affligée, vous raconter une de mes rêveries favorites. Vous savez que la plus chérie, parmi toutes ces imaginations où l'on a dû vous dire que je me complais, c'est l'idée que tout ce qui existe vit; mais non pas de cette vie collective et muette que les savants attribuent à leurs forces et à leurs combinaisons atomiques, mais d'une existence réelle, objective, concrète, libre et responsable.

  Tout ce qui est tangible sur notre terre, les objets naturels, les inventions de l'homme, les idées des philosophes, les volontés légiférantes des rois, les besoins de la foule, les plus humbles morceaux de matière que nous avons assouplis pour notre commodité, tout cela sont des êtres vivants et individuels comme vous et moi; comme nous aussi, ils ont quelque chose de visible, de sensible et quelque chose d'invisible; comme chez nous encore, c'est leur invisible où se cache leur force. Les caractères même que ma plume trace sur ce papier ont un esprit qui les vivifie.

  Mais ici, ne tombons point dans un fétichisme idolâtrique. Cet esprit vivifiant n'a d'énergie qu'autant que moi, scribe, formateur de son corps, lui en insuffle par ma pensée et que la pureté de ma pensée ou le mon intention est capable d'attirer le type éternel de la Vie qui flamboie quelque part au au-delà des mondes. Ces caractères ne jouiront que d'une vie temporaire; si vous déchirez ma lettre, ils deviendront une tribu anarchique de petits sauvages; si vous la brûlez, ils mourront à la vie physique pour renaître ensuite à une autre forme d'existence.

  Sentez-vous maintenant que si j'écris ou si je prononce les mots: quatre, pensée, bien, etc., je dessine, avec une plume ou avec ma voix, une petite photographie, déformée, d'un être: le Quatre, la Pensée, le Bien, etc. qui dresse sa stature gigantesque sur le sommet d'une montagne inconnue ou qui marche sur les flots éthérés de quelque fleuve cosmique ? Cela peut être à cent mètres de la surface du sol, ou par delà Sirius; car la matière est pénétrable; il y a plus de trois dimensions dans l'espace; que savons-nous?

  Et si la Stella civilisée s'effraie de ces paradoxes, qu'elle écoute un peu la Stella sauvage qui sait bien, elle, que l'âme de l'homme est toujours attachée au vrai Absolu, et que, par suite de cette union, plus intime que les philosophes et les prêtres ne l'imaginent, l'homme ne peut pas procréer quelque chose de totalement faux.

  Ainsi cet admirable symbolisme de la nature, cette végétation libre, produite par le mariage des efforts de la raison humaine et des secours de la bonté divine, fait que dans le langage courant se cachent les vérités profondes.

  On emploie mille fois par jour le mot « amour » ou le mot « raison ». Qui se demande pourquoi le premier est du genre masculin, le second du genre féminin ? Pourquoi l'un exprime le charme de vos sœurs, Stella, et l'autre la force de mes frères ?

  Je vous ai parlé sacrifices l'autre jour; voilà le second à faire: oubliez les livres, ils ne sont pas faits pour vous; plongez vous dans la vie maternelle et féconde; écoutez avec votre cœur les battements de son cœur. Laissez les savants dénombrer les formes de la matière, les armées des astres, les légions des plantes; laissez leurs instruments et leurs algèbres; vos mathématiques doivent être les rayonnements du Dieu qui est en vous; vos microscopes, ce sont les efforts de votre charité toujours en éveil. Servir est votre devise.

 

  VII

  Il y a longtemps, plus longtemps que vous ne le supposez vous-même, chère enfant, que les choses conspirent autour de vous pour vous induire à écouter les murmures ensorceleurs d'Éros-Roi. Beaucoup d'oreilles sont ouvertes en nous pour l'écouter, et notre candeur est si grande, petits enfants qui croyons être des hommes, que nous nous imaginons être tout entiers dans le petit coin de nous-mêmes où il parle. Notre Moi est infiniment plus haut et plus vaste cependant; mais nous appelons Moi justement ce par où nous touchons au Néant; et nous ignorons les radieuses essences par lesquelles nous atteignons à l'Absolu.

  Vous avez cru aimer à cause d'une sympathie nerveuse, ou pour avoir connu des émotions analogues, ou par bonté, ou par lassitude, ou par curiosité, ou peut-être parce que le soleil était trop chaud, ou parce qu'il y avait de l'électricité dans l'air; et vous vous êtes toujours dit: « J'ai aimé tel être ». Cela n'est pas vrai cependant, ce n'est pas vous qui avez accompli ces actes, ce sont des soldats de vous-même, souvent indisciplinés, mais qui ont, du moins, l'excellente habitude d'aller de l'avant et de faire faire des expériences à la secrète Stella qui n'est guère courageuse et qui recule devant l'effort.

  Les nouvelles que vous envoie Andréas sont une épreuve pour vous, en ce sens que les choses merveilleuses qu'il vous raconte pourraient vous donner l'envie de manger du fruit défendu, comme dit Moïse. Vous avez déjà compris que ce fruit défendu n'est pas la science de la vie, mais bien la science de l'intelligence. Ce n'est pas sans raison que Lucifer est le premier des savants; il porte en effet une lumière, mais elle est glacée par l'orgueil, elle meurt de la volupté d'être seule. Le type inconnu du savant, celui dont rêvent, sans pouvoir heureusement le réaliser, tous les hommes que la force de leur pensée enivre, c'est cet archange déchu, créé pour la Vie et à qui son orgueil fait préférer l'image de la vie; parce que, dans cette dernière, il règne, tandis que, dans la première, il lui faudrait servir.

  Tous les hommes passent à un moment donné par la même épreuve; celui que vous aimez n'est pas loin de franchir ce tournant redoutable. Ah ! que les forces de votre amour s'exaltent pour émouvoir les anges qui le protègent. Faites-vous des amis, beaucoup d'amis, pour que vous trouviez des auxiliaires au moment du combat. Amassez un trésor où il vous sera facile de puiser dans quelque temps.

  Vous savez que vous ne pouvez rien faire si la Nature ne vous prête des milliers de serviteurs; que de combinaisons, de rivalités, de protections ne faut-il pas pour que vous traversiez un carrefour sans qu'un cheval vous renverse. Aucun de vos actes n'est donc indifférent, et, comme la volonté qui les dirige est celle-là même qui, avant le cours des siècles antérieurs, vous a toujours plongés de plus en plus profondément dans les mirages du Moi, de l'Égoïsme, dans les splendeurs fausses de la Lumière Noire, apprenez donc peu à peu à remplacer cette volonté par le souhait des êtres qui vous entourent. Essayez-vous à faire la volonté des autres, vous arriverez vite à faire la volonté du Père; et, quand vous en serez là, vos actes seront vivants dans l'éternel, parce qu'ils seront accomplis par le Verbe, Fils unique de Dieu.

  Sentez, mon enfant, comme ces choses sont vraies. Votre cœur ne bat-il pas plus fort à lire des enseignements qui ne sont pas miens d'ailleurs; je vous les transmets comme on me les a transmis. La fidélité avec laquelle vous les publierez, à votre tour, sera donc la mesure où vous brûlerez du feu inexprimable de l'Amour divin.

  Que votre vie soit une prière ininterrompue.

Zone de Texte:

Ä

Médaille du Campo dei FioriZone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: