les amitiés spirituelles

Dr MARC HAVEN :

Le Maître inconnu, Cagliostro.

Etude historique et critique sur la haute magie



Il était difficile d’écrire une vie de Cagliostro. Ses contemporains ne le comprenaient pas ; de son vivant il était considéré comme une énigme ; il provoqua de magnifiques dévouements et aussi de formidables oppositions. Si bien que, depuis maintenant 137 ans qu’il a disparu de la scène terrestre, les calomnies se sont accumulées, les légendes se sont créées et consolidées ; de la sorte, ce qui surnage dans l’esprit non informé, c’est un portrait tout de fantaisie. Rien n’est tenace comme ces légendes ; on a beau faire la preuve qu’elles n’ont aucun fondement, elles subsistent, elles persistent et souvent elles parviennent à s’imposer.


Mais, comme le dit le docteur Marc Haven, « ceux qui ont entendu parfois des paroles de vie, qui ont senti, fût-ce une heure, un monde de mystères les entourer, ne peuvent se contenter de cette notion superficielle , ceux-là demanderont davantage. »


C’est pour ceux-là que le docteur Marc Haven a écrit son livre ; pour ceux-là et pour tous ceux qui, d’un coeur sincère, cherchent la vérité.


Pour retrouver le vrai Cagliostro, il s’est adressé aux meilleures sources ; il a pu avoir entre les mains tout ce qui, favorable ou hostile, existe concernant le mystérieux personnage. Il s’est surtout servi de documents qu’ont systématiquement laissé de côté les pamphlétaires et aussi les romanciers qui, depuis plus d’un siècle, ont écrit sur Cagliostro : renseignements donnée par des gens ayant été personnellement en rapport avec Cagliostro ; pièces conservées à l’occasion d’enquêtes officielles ; lettres et requêtes écrites par Cagliostro lui-même ou sous sa dictée.


Parmi ces documents, il en est un qui occupe une place de choix ; c’est le récit d’un homme qui rencontra Cagliostro à Roveredo en 1787 et qui, ni disciple ni ennemi, raconte jour après jour tout ce qu’il vit, entendit ou apprit de Cagliostro pendant les quelques semaines que celui-ci passa dans cette ville. Cet opuscule est connu sous le titre d ‘Evangile de Cagliostro. Malheureusement tous les exemplaires de cette relation qui avaient pu être réunis ont été brûlés par le Saint-Office après la condamnation de Cagliostro. Le docteur Marc Haven a eu la bonne fortune d’en trouver un exemplaire en Italie ; il le traduisit et l’édita en 1910. Le succès de cette brochure fut très grand et depuis longtemps elle est introuvable. Nous ne pouvons que féliciter les éditeurs du grand ouvrage du docteur Marc Haven d’avoir réimprimé, en même temps, le récit le plus remarquable qui nous soit connu d’un témoin oculaire (L’Evangile de Cagliostro retrouvé, traduit du latin et publié avec une introduction par le Dr Marc Haven. Ouvrage orné d’un portrait hors texte, Paris,  Editions Pythagore).


Tous ces documents, le docteur Marc Haven les a étudiés, comparés avec une rigueur scientifique qui fait l’admiration du lecteur même le plus habitué aux délicats problèmes de la critique et de l’histoire.


Et, ce considérable travail préliminaire une fois accompli, le docteur Marc Haven a campé son héros. Pour cela il a repris l’un après l’ autre les sobriquets dont la haine et la calomnie avaient affublé Cagliostro et, avec une magnifique audace, il en a fait les titres des chapitres de son livre : l’aventurier, l’imposteur, l’escroc, le sorcier, l’empirique, le charlatan, le faux prophète, l’exploiteur de la crédulité publique, le profanateur du seul culte vrai, l’esprit des ténèbres.


Il n’est pas besoin d’ajouter que la simple lecture de ces pages brûlantes d’une flamme qui se communique, inspirées par la passion du vrai, suffit à volatiliser, pour tout esprit non aveuglé par le parti pris, tout ce qu’ont pu accumuler l’envie et la mauvaise foi sur l’une des figures les plus nobles qu’il a été permis aux hommes de contempler.


Grand dès le commencement du premier chapitre, Cagliostro ne cesse de grandir aux yeux du lecteur jusqu’à l’apothéose : son martyre à Rome.


Essayons de donner un aperçu de cette prestigieuse histoire.


*


Le comte de Cagliostro apparut en 1776, à Londres, à l’âge d’environ trente-trois ans. Et immédiatement on voit les traits les plus apparents de sa déconcertante personnalité : son indépendance d’allures, son mépris des mondanités, la noblesse de ses manières, la simplicité de son extérieur, la puissance mystérieuse qui rayonnait de lui ; on le voit accueillant aux malheureux qui sans fin l’assaillaient de leurs sollicitations, acceptant, recherchant même les tâches que les autres repoussent, labourant, ensemençant, puis laissant à autrui la moisson. Sa générosité attira de nombreux parasites et il se trouva, parmi ses obligés, des gens sans foi ni loi qui le firent emprisonner pour des dettes qu’eux-mêmes avaient contractées vis-à-vis de lui.


Cagliostro quitta l’Angleterre injuste, ingrate et inhospitalière et se retira à Mitau où, pour la première fois, il se montra possesseur de pouvoirs inconnus, réunissant en lui les prodiges de tous les êtres exceptionnels : thaumaturges, guérisseurs, alchimistes, sans être d’aucune de ces classes en particulier.


Ensuite il alla à Saint-Pétersbourg, à Varsovie et à Strasbourg où il se consacra à la pratique de la médecine, soignant tous ceux qui venaient à lui. Et l’on croirait, en lisant les récits enthousiastes de ces libérés ou des témoins de ces cures miraculeuses, entendre par avance ce que d’autres témoins émerveillés ont dit, à une époque plus récente, de cures toutes semblables ; on y trouve d’ailleurs les mêmes antipathies intéressées ; si Cagliostro ne fut pas poursuivi pour « exercice illégal de la médecine », c’est qu’alors la chose n’existait pas encore. Et, lorsque Cagliostro quitta Strasbourg, les pauvres gens dirent une parole qui fut répétée dans d’autres circonstances, en un temps plus rapproché de nous : C’est le Bon Dieu qui s’en va !


A Lyon, Cagliostro entra en relation avec la maçonnerie qui était « le seul organisme vivant de l’époque » ; on y trouvait, « malgré l’inégale netteté de vision du but à atteindre, un même désir de vérité, de savoir et de justice, une même jeunesse d’aspirations », à tel point qu’au commencement du XIX siècle, on comptait dans le monde 137.675 e loges actives comprenant 21.300.000 membres. Mais il manquait une direction spirituelle, une connaissance du but comme de l’origine d’un tel mouvement. Dès longtemps déjà Cagliostro pensait à infuser l’esprit chrétien à cet organisme jeune et actif. A Lyon il trouva le milieu le plus convenable à l’accomplissement de ce projet. Le docteur Marc Haven a ici des pages très intéressantes sur l’esprit lyonnais qu’il a pu mieux que beaucoup d’autres connaître et apprécier ; celles qu’il consacre à l’activité de Cagliostro sont parmi les plus attachantes de son livre.


En plein succès, en pleine gloire, entouré de dévouements admirables, Cagliostro quitta brusquement Lyon et se rendit à Paris où il s’installa dans l’hôtel de la marquise d’Orvillers, que l’on peut voir encore rue Saint-Claude, à l’angle du boulevard Beaumarchais. Il continua l’enseignement qu’il avait donné à Lyon et, par une innovation hardie pour l’époque, il plaça parmi ses disciples la femme au même rang que l’homme ; il voulut l’ « élever à la conception du vrai et du bien », la faire « participer à l’oeuvre de la régénération ».


En 1785 éclata l’Affaire du Collier. Cagliostro, bien qu’absent de Paris tout le temps que l’affaire s’était organisée et déroulée, fut inculpé et enfermé à la Bastille ; sa femme y fut également incarcérée et ne fut libérée, au bout de sept mois, que parce qu’elle était tombée malade en prison. Après plus de neuf mois de détention, Cagliostro fut relâché parce qu’on reconnut qu’il n’y avait contre lui aucune charge. Il allait se réinstaller dans sa maison – qui avait été complètement pillée – et reprendre son apostolat lorsque, douze heures après son élargissement, on vint lui apporter, au nom du roi, l’ordre de quitter Paris sous vingt-quatre heures et le royaume sous trois semaines, avec défense d’y rentrer jamais.


Cagliostro partit donc pour l’Angleterre. Des milliers de personnes l’accompagnèrent à Boulogne où il s’embarqua. Nous ne pouvons résister au désir de citer les derniers mots qu’il écrivit au moment de son départ : « Français, nation vraiment généreuse, vraiment hospitalière, je n’oublierai jamais ni l’intérêt touchant que vous avez pris à mon sort ni les douces larmes que vos transports m’ont fait répandre... Un seul jour de gloire et de bonheur m’a dédommagé de mes longues souffrances... Habitants de cette heureuse contrée, peuple aimable et sensible, recevez les adieux d’un infortuné, digne peut-être de votre estime et de vos regrets. Il est parti, accoutumé à se soumettre sans murmurer aux volontés des rois. Il est parti, mais son coeur est resté parmi vous. Quelque région qu’il habite, croyez qu’il se montrera constamment l’ami du nom Français. »


A Londres, il fut poursuivi, par la haine de ceux qu’il avait démasqués lors du procès du Collier. Il y eut contre lui des campagnes de presse, de ces calomnies dont on dit et dont on espère qu’il en reste toujours quelque chose, même des tentatives d’assassinat.


De Londres, Cagliostro s’en alla, par la Belgique, à Bâle, puis à Bienne où il avait de bons amis. Chez eux, il put de nouveau recevoir un grand nombre de malades. Mais l’animosité des médecins l’obligea à quitter la ville.


Telle est, dans son aspect le plus extérieur, cette vie extraordinaire qui s’est déroulée, toute de bonté, de dévouement, de sacrifice, dans les milieux les plus divers, à la cour des rois, chez les princes, parmi les savants, les mystiques, les littérateurs, comme dans le peuple, au fond des tavernes ou dans les mansardes.


Voici maintenant la dernière étape de ce qui fut un long calvaire.


De Bienne, Cagliostro se rendit à Trente, puis à Rome.


Il continua dans la Ville éternelle son apostolat d’illumination et de charité. Mais, sept mois après son arrivée il fut arrêté, ainsi que sa femme, sur l’ordre de la congrégation du Saint-Office, comme franc-maçon ; une Bulle de Clément XII, en date de 1738, interdit en effet l’affiliation à la Franc-Maçonnerie, sous peine de mort exemplaire. Il fut enfermé au château Saint-Ange et mis strictement au secret ; puis, un an et demi plus tard, transféré à la forteresse de San-Leo, près d’Urbino. Là eurent lieu ses interrogatoires, pour lesquels on usa des procédés habituels de l’Inquisition : insinuations, menaces, dépositions de faux témoins, torture. N’obtenant de lui rien qui pût le compromettre, ses juges agirent sur la comtesse par intimidation, promesses et menaces et la malheureuse prisonnière sans guide, voulant sauver son mari, fut habilement amenée à dire ce qu’il fallait pour le perdre. Le pape en personne parut aux débats, chose sans exemple et qui montre l’importance politique que le souverain pontife attachait à cette affaire. Finalement Cagliostro fut condamné à la prison perpétuelle à San-Leo ; et, même après la sentence rendue, il fut à nouveau soumis à la torture. C’est là qu’il fut assassiné. Il mourut le 26 août 1795, d’après les dires de ses gardiens. La comtesse de Cagliostro, enfermée dans un couvent, mourut aussi vers la même époque, on ne sait comment.


Dans ces derniers chapitres de son oeuvre, le docteur Marc Haven atteint une extraordinaire puissance d’émotion, sans procédé littéraire, par le seul récit, objectif à force d’être sobre, de ces douloureux événements. Les pages où il retrace la fin de la vie de Cagliostro « apportant la Lumière jusqu’au pied du Vatican qui la repoussa et l’éteignit dans le sang de l’apôtre », ces pages sont parmi les plus poignantes qu’il soit possible de lire.


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Enumérer les enseignements de ce magistral ouvrage serait illusoire et d’ailleurs inutile. Chaque lecteur y trouvera, en lumières, en certitudes. en forces, ce qu’il peut y trouver. Nous nous bornerons à deux remarques.


Le sous-titre du livre est : Etude historique et critique sur la haute magie. Il faut être reconnaissant au docteur Marc Haven de n’avoir donné nulle part une définition théorique et abstraite de la haute magie. Mais le lecteur qui, grâce à son ouvrage, voit vivre sous ses yeux « le divin Cagliostro » entrevoit peu à peu au cours de sa lecture, comprend par la méditation de cette vie surhumaine ce qu’englobe ce terme de haute magie.


En second lieu, la vie de Cagliostro est, entre beaucoup d’autres choses, une illustration pathétique de cette vérité que c’est la souffrance seule qui rend possible le progrès, le progrès collectif comme le progrès individuel. Au mépris de toute justice Cagliostro fut enfermé à la Bastille. Cette infamie a fait déborder la coupe déjà pleine des iniquités. Trois ans plus tard la Bastille était prise et l’odieux système des lettres de cachet était aboli. De même le meurtre de Cagliostro couronnant un martyre de quatre ans et demi dans les cachots de l’Inquisition a été le coup de grâce donné au pouvoir papal. Dix-huit mois plus tard, le général Dobrowski, lieutenant de Bonaparte, faisait sortir de leurs cellules les prisonniers du Saint-Office, après quoi il faisait sauter la forteresse de San-Leo ; l’année suivante le pape était exilé. Et, depuis un siècle, nous voyons l’humanité s’avancer, libérée peu à peu par le sang des martyrs, sur la voie du culte en esprit et en vérité.


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Les anciens abonnés de notre revue et les lecteurs de notre Bulletin savent que nous n’avons jamais abusé, en parlant des productions de l’esprit humain, du mot chef-d’oeuvre. Cette réserve ne nous donne que plus de force pour déclarer que l’ouvrage du docteur Marc Haven est, dans le sens le plus complet de ce terme, un chef-d’oeuvre, chef-d’oeuvre non seulement par la noblesse du sujet, mais par l’élévation spirituelle de son auteur, par sa probité scientifique, par sa forme littéraire, par l’altitude où il emporte avec lui son lecteur.

Le Maître Inconnu, Cagliostro

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