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« Comme Jésus nous a aimés, nous aussi, aimons-nous les uns les autres »



Extrait du Bulletin n° 299, juillet 2024


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Relations entre Papus & Sédir

par Laurent VOEGELE


Relations entre Papus & Sédir



Sédir a connu Papus dès ses dix-huit ans, à la fin de l’année 1889, le rencontrant pour la première fois à la Librairie du Merveilleux fondée par Chamuel un an plus tôt. Papus, tout aussi jeune, avait à peine six ans de plus. Dès lors, le courant passant instantanément entre eux, s’instaura une relation durable et profonde qui ne se démentira pas au cours des années suivantes. On sait l’ensemble des collaborations qui s’ensuivirent et nous ne nous y attarderons pas inutilement, Sédir devenant pour ainsi dire le bras-droit de Papus, bien qu’il ne fût pas son secrétaire comme on peut parfois le lire ici ou là (1) !


Ce que nous souhaitons mettre en exergue dans cet article, c’est la distance que Sédir prendra avec son ancien mentor et ami dans le courant des dernières années de leur collaboration. C’est une question pertinente que l’on ne peut laisser sous le boisseau car elle a été ignorée par les études jusqu’à ce jour. Pour autant, cette « brouille » si on peut la qualifier ainsi n’en a pas moins été réelle et ce même bien avant l’année 1909 comme nous allons le voir !


Si Papus ne s’est jamais clairement étendu sur sa position – en tout cas pour ce qui nous en est parvenu – Sédir a laissé quelques commentaires sur sa motivation qui le verra prendre ses distances avec ce dernier. Ecrivant de Nice le 28 octobre 1915 à James Chauvet, Sédir précisait qu’il avait effectivement connu Papus dès 1889 et qu’il lui avait « servi de collaborateur dans toutes ses formations jusqu’en 1898 » (2). C’est à ce moment-là selon Sédir que le comportement de Papus vis-à-vis de lui à commencer à changer. Il précise sa pensée dans la même lettre « Il [Papus] s’est toujours montré pour moi le plus excellent ami, jusqu’au jour où l’idée bizarre lui a passé par la tête que je cherchais à le démolir en passant chez les théosophes, entr’autres ». Est-ce un hasard ou non, en tout cas retenons que ce changement soudain dans leur relation mutuelle tourne autour de 1897, l’année où Sédir rencontra pour la première fois par le biais de Madame Encausse – et donc du coup par Papus – Monsieur Philippe de Lyon.


C’est ainsi à partir de là que Sédir orienta différemment et progressivement ses cours à l’école hermétique, se contentant de parler de l’Evangile, poursuivant ainsi jusqu’en 1908-1909 selon ses propres souvenirs puis, gêné par l’étiquette d’occultiste qui lui collait à la peau, il décida de mettre un terme à ses cours en milieu proprement occultise. « Je quittai l’Ecole hermétique, en expliquant mes raisons à Papus. Certainement, il fut froissé ». Il est évident qu’avec le retrait de Sédir, Papus perdait encore un élément essentiel sur lequel il pouvait se reposer bien que de nouvelles têtes étaient apparues dans le mouvement occultiste et qui tendaient déjà à se substituer à cet ancien des premiers jours…


L’histoire ne s’arrête pourtant pas là, un nouveau sujet de friction entre nos deux hommes faisant son apparition un peu plus tard, au moment où Sédir constituait justement ses fameux Comités de Conférence Sédir. Il faut rappeler que Sédir avait trouvé auprès de la Société des Etudes Hermétiques de Bordeaux qui se tenait à l’Athénée municipal, plusieurs oreilles attentives à son enseignement proprement mystique. Il y fera d’ailleurs nombre de conférences et devant l’attente de ceux qui venaient à lui, il y fondera en mars 1913 un comité de conférences qui réduisit à peau de chagrin le groupe occultiste de cette ville – et pas que là d’ailleurs… Pour bien saisir la situation, rappelons que les groupes mystiques de Sédir sont nés, non pas de son initiative personnelle, mais de l’attachement de plusieurs à ses conférences, puis de l’affection portée les uns aux autres, à laquelle des prières pour les malades ont été ensuite ajoutées. Ce n’est qu’à partir de là que Sédir prit la décision de constituer nommément des groupes mystiques.


Au courant du mois d’octobre 1913, Sédir précisera dans des notes personnelles ce qui différenciait la vision de son groupe de celui de Papus, à savoir l’Ordre martiniste qu’il jugeait d’ailleurs éclectique, nous allons le comprendre. A propos d’un article de Papus sur le mentalisme et le mysticisme (3), Sédir précisait que le « Dr Encausse sous-entend que le mysticisme est le plus haut point de vue. Je crois même qu’il le déclare. Ici, nous sommes d’accord. Seulement, selon lui, il faut faire de la diplomatie, en présentant à chaque chercheur le gâteau qui lui plait davantage. Papus appelle cette finesse être « réalisateur ». Le réalisateur serait, au fond, de l’avis du mystique. Mais ce dernier est présenté comme un noble utopiste qui ne tient pas compte de la réalité pratique. Or, le mystique est d’abord un pauvre en esprit. S’il se croit capable de juger et de diriger les autres, il n’est plus un mystique. C’est pourquoi le « réalisateur » de Papus est un type hybride, ni tout à fait volontaire, ni tout à fait christique. Ce dont le mystique se soucie, c’est d’alléger la souffrance d’autrui. Leurs opinions lui sont indifférentes ; c’est leurs douleurs qui l’émeuvent ». Voilà qui démontre parfaitement des différences d’appréciation entre un groupe et l’autre. Il n’y a là rien de choquant, mais de simples nuances qui déterminent pourtant pour l’avenir des résultats forts différents ! Sédir précisait en ce sens au courant du mois de décembre 1913 : « je ne porte contre le Dr Papus aucune idée de critique ; il agit comme il croit juste d’agir ». Comme on le constate, il n’y a là aucun antagonisme à proprement parler et encore moins de l’acrimonie de la part de Sédir. Il s’agit simplement d’approches différentes !


Toujours est-il qu’en février 1914 Papus publiera dans la partie littéraire de la revue Mysteria une lettre à un ami démissionnaire de l’Ordre Martiniste – qui rejoignait de fait le groupement de Sédir – distribuant au passage bon et mauvais points sur les intentions de Sédir. Au final, il se montrait dubitatif sur le sens de ce groupement, s’effarant notamment de la « prétention des amis « de notre ami » [Sédir] de monopoliser une influence spirituelle en paraphrasant la phrase mentale hors de nous, pas de salut. Cela sent l’Eglise et la plus sectaire de toutes : la romaine. Bien plus, cela sent la chapelle et, je dirais même, la petite chapelle ». Le ton est donné !



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(1) Pierre Bardy alias Rosabis occupa ce poste de secrétaire jusqu’en 1898. Marie-Sophie André, Christophe Beaufils, Papus, biographie, Berg International, 1995

(2) Robert Amadou, Cagliostro et le rituel de la Maçonnerie Egyptienne, Sepp, 1996.

(3) Papus, Mystique ou Mental, Mysteria, août 1913